Depuis toujours, tu luttes contre le temps. Toujours trop court, trop rapide, et parfois trop long comme ces nuits insupportables où tu ne parviens pas à trouver le sommeil. Et ces matins qui se répètent sans cesse où tu espères chaque jour qu'ils seront différents d'hier. Mais chaque matin tu ne sais que faire de ta vie. Ces secondes indéfiniment distendues quand tu vacilles à la limite du supportable. Même en temps normal, ces matins où tu ne peux parler. Tes mots noués dans ta gorge.
En ce moment, chaque nuit, chaque jour, tu rêves d'évasion. Mais à quoi bon partir. Toute fuite est vaine et tu le sais. Partir, partir, laisser tomber les chaînes, mais ce qui ronge, comment s'en défaire ? Alors tu penses, tu réfléchis. Les longues heures spacieuses où tu vas et viens en toi, attentive, anxieuse. Comme d'habitude, sentiment de solitude. Nul pour t'écouter, te comprendre, t'accompagner. Au fond de toi cette plainte qui va en s'amplifiant, mais que tu réprimes, refuses, nies, et qui au fil des jours, au fil des ans, finit par t'étouffer.
Lorsqu'enfin tu avais fini par t'habituer, par t'attacher à eux, c'est à ce moment qu'il y eut ce brusque retour à la solitude, à la nuit qui n'en finit pas. Et toi, simplement effondrée, incapable de reprendre pied. Et bientôt, phénomène contraire, brusque retour au quotidien mais toujours la solitude et ces secondes où tu luttes avec toi-même, t'exhortes, renonces, te houspilles.
A la veille des grandes vacances, même si tu savais que tu les reverrais, tu as quitté le lycée en pleurant comme à ton habitude. En plus de son départ, tu as repensé à cette année où, pour la première fois, il t'était venu le désir de mourir. Une année sombre que tu as terminé en étant nerveusement épuisée et qui a laissé en toi de profondes blessures.
Tu aurais voulu pouvoir lui parler d'avantage, et aussi lui dire que tu souffres, mais ta timidité t'a comme toujours empêcher d'aller au bout. Semaine après semaine, tu t'es encore éloigné de l'enfant que tu fus, de ce temps où vivre n'était qu'insouciance, crédulité, confiance, bonheur d'appartenir sans réserve à l'instant. Toi qui déjà parlais peu, tu t'es obligée à encore moins parler et à ne dire que ce que tu avais attentivement pesé.
Toujours, au fond de toi, un fouillis de questions te harcèle qui à chaque instant te fait vaciller. A chaque instant, la foudroyante conscience que tu n'es rien. Le sentiment de ne rien valoir, de n'être rien, de n'avoir rien à espérer.
En écrivant, tu repenses à ce livre et à son histoire où tu t'identifies tellement. Lorsque tu lisais, les mots te pénétraient, prenaient possession de toi, faisaient lever tout un magma d'idées confuses, rejoignaient des questions que tu ne saurais formuler mais qui sont toujours à rôder dans ta nuit. Quel destin va t'échoir ? Quelle sera ta vie ? Et ces obscures aspirations qui te travaillent, où vont-elles te conduire ?
Parfois, aussi, tu repenses à elle et à ces moments que vous avez passés ensemble. Tu aurais voulu mieux lui dire ce qui t'étreignais, mais tu ne savais pas parler, tu n'osais pas, craignais de la voir sourire.
Au fond de toi, tu te surprends parfois à voir deux facettes de ton être. Celle qui essaie de faire confiance aux autres et de se battre pour s'en sortir et celle qui souffre de solitude, songe continuellement à la mort. Tu voudrais que quelqu'un t'aide à débrouiller ces pensées confuses que tu ressasses. T'aide à répondre à ces questions qui se font de plus en plus pressantes et t'empêchent d'éprouver une nécessaire joie de vivre. Mais vivre pourquoi ? Puisque cette vie ne nous apporte le plus souvent que déceptions, tristesse et amertume.
Pourtant tu as essayé de parler aux autres, de leur faire comprendre, mais tu ne sais pas l'exprimer. Et chaque fois, c'est la même déception, tu t'appliques à cacher que tu souffres, que tu désires partir. En même temps, tu ne peux t'y résoudre. Ta hantise est de mourir sans avoir vécu, finir par ne plus exister que comme à côté de toi-même. Car tu as toujours ce sentiment, cette impression de regarder ta vie sans y prendre part. Tu ne sais juste pas comment t'y prendre avec cette existence qui te tracasse. Et ces questions qui te tournent dans la tête, elles t'épuisent. Jamais tu n'obtiens de réponse et chaque fois, la déception que tu éprouves s'ajoute à ta désespérance, ta fatigue. La désolation de ta vie qui lentement t'échappe.
Certes, tu as quelques personnes dont tu sais qu'elles tiennent à toi, mais tu n'arrives pas à aller vers elles, à leur parler. Si au moins elles pouvaient savoir combien tu es malheureuse, combien tu es seule. Car lorsqu'enfin tu arrives à faire confiance, bien souvent, tu finis par être déçue et abandonnée. Pourquoi dois-tu être systématiquement renvoyée à la solitude, à ces heures noires où tu tournes en rond sans pouvoir échapper à ce qui te ronge ? Longtemps, tu lui en as voulu, peut-être aujourd'hui encore, c'est elle qui pour une grande part a creusé autour de toi cette solitude dans laquelle tu t'enfonces chaque jour un peu plus.
Il t'arrive, comme tout le monde de penser à l'amour, tout le monde prétend qu'il change les choses et les gens. Mais tu es trop lâche, tu n'as pas la force d'assumer une relation. Pour aimer, il faut avoir beaucoup à offrir, et tu ne sais que trop que tu es dépourvue de toute véritable richesse. Alors tu t'obliges à ne penser à rien. Arrêter ce qui sans fin tourne dans ta tête. Simplement survivre. Encore une heure. Encore un jour.
Même si tu t'efforces de ne pas y penser, tu sais que bientôt tu devras t'arracher à cette solitude dans laquelle tu te complais depuis des mois. Entamer des journées dont tu ne sais si tu atteindras le soir, et au long des heures, puiser dans ta volonté le courage de tenir alors que tu n'as plus aucune énergie, que tu aspires seulement à dormir sans jamais avoir à te réveiller. Une longue suite de jours uniformes où chaque matin tu redouteras la journée qui commenceras, où chaque soir tu appréhenderas la nuit qui te verra si souvent les yeux ouverts dans le noir, livrée à une souffrance que tu ne parviendras toujours pas à surmonter.
Chaque jour, tu te trouves plongée dans cette grisaille dont tu n'espères plus qu'elle puisse un jour prendre fin. Parfois, il t'arrivait d'apercevoir une éclaircie dans ces jours trop sombres lors de tes discussions avec elle. A plusieurs reprises, tu as été sur le point de révéler l'épreuve que tu as traversée mais tu as préféré garder le silence.
Comme tu sais que la fin de ta tranquillité approche, tu profites de chaque moment, de tous ces matins, de toutes ces nuits où tu es seule pour te livrer à tes réflexions. Mais le plus souvent, lorsque tu t'absentes de la réalité et descends en toi-même, tu ne rencontres que peur et angoisse. L'existence que tu mènes ne répond en rien à tes aspirations et tu te surprends à rêver de départ, de fuite, que tu sais impossible. Aller là où tu ne connaîtrais plus ni la peur, ni l'angoisse, ni la honte.
Tu cherches des raisons qui te convaincraient que tu finiras un jour par être heureuse, mais tu ne les trouve point. Toujours en toi cette nostalgie de tu ne sais quoi, la douleur d'être, simplement. Alors une lourde mélancolie s'empare de toi. Ce que tu ressens et penses est comme amorti, la vie ne te traverse plus, semble s'écouler ailleurs, et il n'est rien qui puisse te tirer de ta désespérance. Mais toujours, tu te caches pour pleurer, cherches à garder un peu de fierté.
Chaque jour, un combat se livre en toi où agonise le peu d'énergie qu'il te reste. Ta force de vie faiblissante subit les assauts d'une force contraire qui te tire vers le bas, t'invite à tout lâcher, à disparaître. Poussée en un point limite où tu vacilles. Souvent, tu voudrais calmer ce combat qui se livre en toi, mettre ta pensée en sommeil, ne plus être aux prises avec ce tourment qui t'exténue.
Tu repenses aux rares personnes qui savent et tu t'en veux, encore, toujours, de les avoir fait souffrir. Tu te hais de t'être laissé acculer à cette situation sans issue. Tu songes à ce mauvais destin qui sans que tu t'en sois rendue compte, t'a poussée sur ce chemin dont tu pressens qu'il ne peut conduire qu'à la mort. Tu te sens brisée, déchirée, oui. A jamais fissurée. A jamais exclue de la vie. A jamais embourbée dans une souffrance qui a pourri jusqu'à la pulpe de ton âme.
Seule, tu te sens seule, et même lorsque tu es entourée, tu ressens ce sentiment. Le malaise de n'être que rarement à l'unisson, de te sentir coupé des autres, de t'éprouver différente. D'où une mélancolie profonde. Tu en cherches la cause dans ton passé, la première circonstance où tu t'es sentie autre, différente, comme mise à l'écart. Première blessure qui n'a jamais cicatrisée. Mais il t'est difficile d'y associer un évènement. Voilà pourquoi cette souffrance qui t'empêche d'être à l'unisson, te fait vivre dans la honte, tu la caches, tu la tais, car tu ne saurais l'expliquer.
Tu te vois chaque jour t'enfoncer, autour on pourrait penser que tu ne te bats pas, que tu ne luttes pas, mais au fond de toi tu ne veux pas te laisser sombrer. Perdue dans ta souffrance, te vient le sentiment que la vie n'a qu'une face et qu'elle est sombre. Tu ne sais plus que penser, que faire, tu te trouves dans la plus totales des confusions et tu en souffres.
Tu aimerais écrire pour t'exprimer en toute intimité, cachée derrière ta feuille de papier. Mais depuis quelque temps tu ne peux ni écrire, ni renoncer à l'écriture qui est l'une de tes seules échappatoires. Une situation proprement infernale.
Plus que tout, tu as honte de cette cicatrice dont tu sais qu'elle ne partira jamais. A cette époque, et tu le ressens encore maintenant parfois, c'était un combat de chaque seconde. En permanence le besoin d'en finir. Rôdant autour du geste ultime. Tu sentais que tu n'avais plus la force de poursuivre, que ton aventure devait s'arrêter là. Trop de fatigue, de souffrance, de dégoût. Cette impression, tu voudrais la voir disparaître mais elle flotte toujours autour de toi. Pourtant depuis qu'elle t'a parlé, il t'a fallu admettre que tu n'avais d'autres ressources que de tenter de remonter vers la vie.
Tu espères qu'en lisant ces mots, certains s'y reconnaîtront, se sentiront moins seuls et moins perdus dans ce monde qu'ils détestent, qu'ils ne comprennent pas et qui ne les comprend pas.
Ceux et celles qui crèvent de se mépriser et se haïr.
Ceux et celles qui n'ont jamais pu parler parce qu'ils n'ont jamais été écoutés.
Ceux et celles qui n'ont jamais pu surmonter une fondamentale détresse.
Tiré pour la plupart de Lambeaux - Charles Juliet
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